David et Goliath : vers une nouvelle affaire Calas ?

Entre pure fiction et stigmatisation sans complaisance de systèmes organisationnels mafieux, interdépendants et corrompus le plus souvent jusqu’à la moelle, l’actualité de la société réunionnaise met en avant ces derniers temps des questions fondamentales et brûlantes  dont l’avenir nous dira rapidement comment et au profit de qui elles auront été réglées.

Ile indiscutablement intense mais aussi confrontée à la nature et aux caractéristiques de son insularité, la Réunion est un microcosme dans lequel tous les comportements connaissent un retentissement particulier voire une rare amplitude, du fait que peu ou prou tout le monde connaît ou peut être amené un jour à connaître tout le monde.

C’est également un petit monde où, suivant le modèle désormais inévitable d’une mondialisation acharnée, inégalités sociales, frustrations et dérèglements sociétaux s’affichent sans scrupules et s’accroissent impunément, avec pour clé de voûte l’oligarchie de fait d’une poignée de puissants, au détriment d’une grande majorité des presque huit cent mille citoyens peuplant ce territoire.

Incontournables et omniprésents bien que généralement par personnes interposées, ces « puissants » sans foi ni loi sont bien souvent de véritables prédateurs; ils n’ont pour objectif que de maîtriser, diriger, absorber, monopoliser, contrôler l’ensemble des secteurs économiques, de leurs mains souvent bien sales quoique s’affichant volontiers en gants blancs; ils concentrent tous leurs efforts à accroître avec arrogance leur pouvoir et leur soif de domination, développer leur influence par tous moyens, éliminer la concurrence et augmenter le revenu de leurs entreprises ou de leur patrimoine, enfin satisfaire à l’occasion leurs plus bas instincts, au mépris des plus élémentaires principes du respect de la personne, de civisme et d’humanité sinon d’humanisme avec un grand « H ».

Afin de parvenir à leurs buts le plus souvent inavouables, ces « puissants » n’hésitent pas à employer les grands moyens : corruption à tout va, utilisation de réseaux occultes, espionnage sophistiqué, manipulation, mensonge et coups montés, allant même parfois jusqu’au crime, tout est bon dès lors que l’objectif pourra être atteint ; par des méthodes bien connues telles que cadeaux personnels et somptuaires, voyages organisés à la moralité douteuse ou encore obtention d’informations délicates et sulfureuses de nature à museler toute potentielle résistance, les prédateurs s’assurent de l’allégeance et de l’entière disponibilité de relais essentiels de la société locale ou nationale : réseaux de pouvoir et responsables d’entreprises, politiques, financiers, banquiers, magistrats et avocats ainsi qu’autres représentants de telle ou telle force vive de préférence publique, dont l’action ou la non action pourra s’avérer déterminante, le jour où ils seront sollicités : tout le monde y passe, dès lors que sa fonction peut ou pourra servir les intérêts du prédateur.

Enfin et surtout, que personne n’ose s’opposer à eux, ou se mettre en travers de leur chemin : car alors, comme si un soudain afflux de testostérone les poussait à sortir sauvagement griffes et dents pour conserver en urinant tous azimuts la maîtrise d’un territoire qu’ils estiment être leur unique et incontestable propriété, lesdits prédateurs réagissent immédiatement et dans la plus grande brutalité ! Seul verdict possible : l’élimination, la mort du challenger, que celle-ci soit simplement économique et sociale ou parfois même réelle, mais toujours orchestrée en amont, en coulisse, savamment et patiemment organisée.

Telle est la problématique soulevée par une grosse affaire en cours. Gageons que chacun, ne serait-ce qu’à la lecture de la presse et suivant une actualité plutôt brûlante  saura lire entre les lignes et aura rapidement compris de quoi, comme de qui il s’agit.
Affaire qui pourrait et fera sans nul doute l’objet d’une fiction, écrite ou cinématographique ; fiction à la saveur incontestable, mais aussi au goût fortement marqué de cynisme et d’amertume. Constat on ne peut plus réaliste hélas d’un monde où les notions d’éthique, de respect d’autrui comme de soi même, de tolérance et de solidarité semblent entièrement bannies, au profit d’une unique et absolue recherche de lucre, de pouvoir affairiste et de satisfaction narcissique.

D’aucuns penseront peut-être ici, à la célèbre affaire CALAS de VOLTAIRE…
Encore d’actualité et plus précisément en cours d’instruction judiciaire, cette aventure ne saurait toutefois faire l’objet de commentaires trop précis ou individualisés.

Il reste que les problèmes qu’elle soulève sont bien réels et urgents, voire vitaux : la seule vraie question n’est elle pas alors de voir comment la société réunionnaise va gérer et régler cette délicate situation ?

Qui, des édiles et décideurs locaux, de la justice, de la magistrature et du barreau, de la presse et autres médias, aura le courage et la noble volonté de regarder les choses en face, de rétablir une précieuse vérité, et de condamner celui ou ceux qui sont effectivement condamnables ?

Une citation fameuse de Jean DE LA FONTAINE (in « Les animaux malades de la peste ») prend ici toute sa portée :

« Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir… »

Qui saura faire en sorte que les notions fondamentales de liberté, d’égalité et de fraternité ne demeurent pas qu’un vain concept ? Que ces valeurs socle de notre République laïque et théoriquement équitable, soient mises en application au bénéfice de tous, en dépit de l’énorme différence de pouvoir entre un David bipolaire et un Goliath tentaculaire ?